Le drainage souterrain : une maladie incurable

Le drainage souterrain ne devrait servir qu’à une chose soit d’abaisser la nappe d’eau souterraine. Beaucoup trop de champs ont été drainés dans le but d’évacuer l’eau de surface. Ce n’est pourtant pas difficile de distinguer « eau de surface » et « eau souterraine » (voir encadré). Ne comptez pas sur un contracteur en drainage pour vous le dire : aucun d’eux ne prendra la peine de vérifier.

Trop souvent on se décide à faire drainer un ou des champs simplement sur la base d’observations que l’eau reste longtemps à la surface au printemps, laissant des flaques qui retardent les opérations de préparation de sol, d’épandage, de semis. On gagnerait à retarder la décision après avoir fait le simple test décrit dans l’encadré. La plupart du temps, on constate avec surprise que plus on creuse, plus c’est sec, et ce, même si on est dans le milieu d’une cuvette. Le constat qui s’en dégage est assez clair : il ne s’agit pas d’un problème d’eau souterraine devant être corrigé par drainage souterrain, mais plutôt d’un cas d’infiltration ralentie, causée soit par la pulvérisation de la structure du sol, soit par la compaction d’un horizon inférieur. Une situation que l’on rencontre fréquemment, et c’est la raison pour laquelle une mise au point est nécessaire.

Un sol bien structuré, c’est-à-dire poreux et dont les particules sont assemblées en agrégats stables, peut « boire » jusqu’à 3 à 4’’ (pouces) d’eau par jour. À la suite des cultures intensives, des travaux en mauvaise condition, ou encore après le nivellement, la vitesse d’infiltration de la surface n’est plus que de 1/8 à ¼ d’eau par jour. Dans ces conditions, il est facile de comprendre pourquoi la fonte des neiges au printemps, ou encore les pluies abondantes du début de l’été se traduiront par des accumulations indésirables à la surface du sol. Cette limitation importante ne s’en tient pas qu’aux cuvettes, mais se mesure aussi plus haut dans le champ. Cela entraîne un grand volume d’eau vers les parties basses, par ruissellement. Parfois, dans le cas de compaction profonde (labour, récolte ou épandage en condition humide), l’infiltration est encore bonne en surface, mais arrêtée à un horizon inférieur. De ce fait, cela entraîne des écoulements latéraux sous la surface, invisibles à première vue (phénomène aussi connu sous le terme « écoulement hypodermique »). Ces derniers augmentent considérablement les risques d’érosion, en plus d’évacuer de l’eau qui nous aurait été très utile plus tard en saison.

Quant au nivellement, il ne peut également pas corriger un problème d’infiltration. Si l’objectif que vous poursuivez avec le nivellement est simplement de vider les flaques et sortir l’eau latéralement vers les fossés, arrêtez immédiatement : vous devriez d’abord vérifier qu’il ne s’agit pas simplement d’un problème d’infiltration verticale. Si tel est le cas, le nivellement risque d’agrandir le problème, soit de réduire encore davantage l’infiltration à la suite de la pulvérisation créée par la lame (et le poids de l’équipement), en plus d’évacuer l’eau dont on aura probablement grandement besoin plus tard en saison.

Simple test

  • Creusez. Préférablement avant les semis, à l’aide d’une pelle ronde (photo), effectuez un ou deux trous de 30’’ de profond dans le sol 
  • Observez. Il y a 3 possibilités : a) il n’y a pas d’eau qui entre dans le trou; b) de l’eau entre dans le trou, et elle provient de la surface ou des parois du trou; c) de l’eau remplit graduellement le trou à partir du fond.
  • Réfléchissez. Il n’y a que dans les cas correspondant à l’option 2c) que le drainage souterrain devrait être envisagé ou, dans les cas de champs déjà drainés, débouchés ou réparés. Et on considère que l’eau doit finir sa remontée à moins de 24 ’’ (60 cm) de la surface pour qu’il s’agisse d’une nappe trop haute pour les racines, devant être rabattues par les drains.

Les sondages réalisés à la tarière sont moins fiables que ceux effectués avec une pelle ronde : le diamètre trop étroit ne permet pas de bien voir la provenance de l’eau, du fond ou des parois.

Les conséquences d’un mauvais diagnostic, et du drainage souterrain inutile qui en résulte ne se limitent pas à une dépense superflue (2500 $/ha). Parfois elles entraînent aussi des frais indirects relatifs à l’aménagement de nouveaux fossés ou à l’approfondissement de fossés existants et à l’entretien des cours d’eau. Il ne faut pas oublier qu’en plus on hérite d’un réseau de boyaux à vérifier et à entretenir à une fréquence régulière. À cela s’ajoutent des pertes importantes de nutriments et de pesticides, parce que le problème d’infiltration n’aura tout simplement pas été corrigé.

Bien sûr, les flaques disparaissent de la surface à la suite de la pose des drains, mais s’il s’agit du cas d’infiltration limitée, l’eau a simplement emprunté les fissures créées par la draineuse, et le reste du profil de sol, sur toute la largeur du champ, n’a pas du tout augmenté sa capacité d’infiltration. Résultat : on verra des augmentations de productivité sur des zones limitées aux endroits décompactés par la charrue taupe. Une importante dépense pour obtenir une très modeste amélioration. Les champs où la luzerne ne survit qu’à peu près sur les drains en sont un témoignage éloquent. Les correctifs appropriés pour ce problème, soit mesures préventives, sous-solage, engrais verts et rotation, ne coûtent qu’une fraction de ce que coûte le drainage souterrain (environ 150 à 250 $/ha).

En 2014, on a drainé déjà pas mal tous les champs en culture, malheureusement sans vérifier la provenance de l’eau. Mais au moins, si on pouvait éviter de poser des drains supplémentaires (« doubler les drains », comme il se fait dans les régions à maïs), ce serait ça de gagné!


Louis Robert, agronome, M. Sc.
Conseiller régional en grandes cultures

Décembre 2014

 
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Dernière mise à jour : 2016-10-13

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