Lutte biologique : des essais concluants

Certains insectes sont difficiles à contrôler, particulièrement ceux qui font leurs dégâts dans le sol, car on ne peut pas les atteindre facilement. C’est le cas des charançons des racines dans le fraisier. Dans le but de réduire l’utilisation des pesticides, la division Horticulture de Fertior et la Direction régionale de la Chaudière-Appalaches du MAPAQ ont conduit un essai de lutte biologique chez un producteur de la région. Résultats : les sceptiques risquent d’être confondus!

L’état de la situation

On ne peut pas dire que les charançons des racines sont très répandus dans la région, mais ils constituent néanmoins une menace pour la plupart des producteurs. Les moyens de lutte traditionnels avec insecticides sont souvent coûteux, néfastes pour l’environnement et peu efficaces. Nous avons donc décidé de réaliser un essai de lutte biologique avec des nématodes utiles; cette méthode n’avait pour ainsi dire presque jamais été appliquée en situation commerciale.

Les charançons et leurs dégâts

Nous retrouvons principalement deux espèces de charançons dans nos fraisières : le charançon de la racine du fraisier (Otiorhyncus ovatus) et le charançon noir de la vigne (Otiorhyncus sulcatus). C’est ce dernier que nous avons combattu lors de nos essais.

Les deux espèces ont le même cycle vital. Ce sont des petits coléoptères (adultes de cinq à huit millimètres) de la famille des Curculionidés. Formant une seule génération par année, ils ne volent pas, sont actifs la nuit (cachés le jour) et s’immobilisent s’ils sont dérangés. L’insecte hiverne surtout au stade larvaire, mais certains adultes le peuvent aussi. Au printemps et au début de l’été, les larves dans le sol font leurs dégâts sur les racines et collets des fraisiers, puis elles grossissent (six stades larvaires). Elles passent ensuite au stade de pupe (immobile) et les adultes émergent en juillet, avec un pic à la fin du mois. De la fin de juillet à octobre, les charançons pondent des œufs sur ou dans le sol; ces derniers éclosent dix jours plus tard. Les larves pénètrent alors de 10 à 15 cm dans le sol afin d’y hiverner.

Les adultes grugent le rebord du feuillage en été, mais ce sont les larves dans le sol qui occasionnent le plus de dégâts en dévorant les racines et les collets; certains champs sont même des pertes totales après leur passage.

L’échec de la lutte chimique

Le véritable problème, on s’en doute, réside dans les larves. Elles sont très difficiles à atteindre avec les insecticides, car elles vivent dans le sol et dans les racines. Des doses assez importantes de produits ont peine à contrôler une partie de la population de larves.

Les adultes, quant à eux, ne font pas de dommages importants; ils se contentent de manger le pourtour des feuilles. Mais eux aussi sont difficiles à traiter, car le jour, ils se cachent. Même en traitant les plants la nuit, il est difficile d’en venir à bout.

La lutte biologique à la rescousse!

Lors des essais de lutte biologique, nous avons opté pour l’utilisation de nématodes utiles. Ce sont de petits vers microscopiques qui parasitent un hôte en pénétrant dedans et en le rendant malade d’une manière bien spéciale : ils lui injectent des bactéries létales qui se multiplient dans l’hôte. Lorsque la larve parasitée se désintègre, elle libère alors un paquet de nouveaux nématodes qui iront à leur tour parasiter d’autres larves de charançons.

Le nématode choisi fut Steinernema kraussei, car il peut travailler dans des sols aussi froids que 5 °C et peut s’attaquer au charançon noir de la vigne.

Beaucoup de précautions à prendre

Le défi est de taille. Les petits vers microscopiques doivent se rendre dans le sol, près des larves qu’ils parasiteront. Donc, cela suppose qu’ils ne doivent pas sécher sur le feuillage (on doit éviter le soleil) et que l’on mette assez d’eau pour qu’ils descendent un peu dans le sol. De plus, à cause des coûts assez élevés de l’opération, on doit traiter les rangs seulement, donc adapter l’équipement de pulvérisation.

Les quantités d’eau recommandées atteignent 10 000 litres/ha pour le traitement et tout autant pour faire descendre les nématodes, immédiatement après le traitement. De plus, si le sol est sec avant la procédure, cela prend 10 000 litres d’eau par hectare avant le traitement. Nous sommes alors rendus à 30 000 litres/ha, ce qui n’est pas comparable aux traitements phytosanitaires, qui nécessitent en général de 500 à 1000 litres/ha. La seule façon de mettre économiquement autant d’eau? La pluie ou l’irrigation (aspersion ou goutte-à-goutte)! Aux fins de notre essai à petite échelle, nous avons quand même déversé ces quantités d’eau avec la machinerie à notre disposition (réservoir d’eau et pompe avec une petite rampe de la largeur du rang).

Les nématodes arrivent sous forme de poudre dans des sacs de plastique. On doit délayer cette poudre dans l’eau et remuer constamment afin que le mélange reste homogène.

Les résultats et les recommandations

Lorsqu’elle est appliquée dans des conditions idéales (décrites ci-haut), la méthode de lutte biologique a donné de bons résultats. Les rangs traités avaient beaucoup moins de charançons que ceux qui n’avaient pas été traités.

Évidemment, l’application doit être bien ciblée dans le temps afin de rejoindre les larves. Celles-ci sont présentes et font des dégâts surtout le printemps. Il est aussi possible de traiter les plants à la fin de l’été (en septembre) afin de détruire la nouvelle génération de larves qui passeront l’hiver.

Nous avons ensuite vérifié s’il était possible d’appliquer les nématodes par l’irrigation goutte-à-goutte, comme il s’agit d’une façon presque idéale. L’eau est appliquée près des plants, directement au sol ou légèrement dans la terre. Résultats : oui, les nématodes passent bien dans les tuyaux goutte-à-goutte! Mais le champ utilisé pour ce test n’était pas vraiment infesté de charançons; l’essai portait plus sur la méthode d’application.

Un cas vécu

En 2011, un producteur ayant beaucoup de problèmes de charançons dans ses fraises nous a interpellés. Il a appliqué la méthode utilisée dans notre essai sur une grande partie de sa fraisière, avec un autre nématode efficace, mais demandant des sols un peu plus chauds, soit l’Heterorhabditis bacteriophora. Il a été très encouragé par les résultats obtenus, car si rien n’était fait, il perdait une bonne partie de ses champs.

La rentabilité

Le traitement aux nématodes coûte cher, soit de 650 à 3000 $/ha pour les nématodes, selon l’espèce choisie. Par contre, la fraise est une culture qui vaut très cher, soit de 30 000 $ à 50 000 $/ha, selon les rendements. Ainsi, une perte de 10 % seulement équivaut au coût des nématodes et même plus.

Si un producteur possède déjà un système d’irrigation (aspersion ou goutte-à-goutte), il est capable d’appliquer des nématodes avec succès. Dans le cas de l’irrigation par aspersion, on devra utiliser le pulvérisateur en soirée et lancer l’irrigation tout de suite après le traitement.

Des essais concluants

Nous sommes très fiers de ces essais qui feront sans doute progresser les méthodes de lutte biologiques. Idéalement, les autres mesures de prévention habituelles doivent faire partie de votre stratégie, dont la rotation des cultures et l’éloignement des champs les uns des autres.

André Carrier, agronome, M. Sc.
Conseiller régional en horticulture

Février 2012


Dernière mise à jour : 2016-10-13

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