​​Soigner les sols aujourd'hui pour être rentable demain

Louis Robert, agronome
Direction régional​e de la Montérégie-Est du MAPAQ

On sait que ce n'est pas le manque de ressources qui empêchera de nourrir tous les humains de façon convenable, mais plutôt le manque de partage de ces ressources et le déficit d'accès à celles-ci. De même, ce n'est pas le manque de connaissances scientifiques qui limite le développement de l'agriculture, mais les carences de partage de ces connaissances. Au dernier Colloque santé des sols, qui s'est déroulé au campus de Saint-Hyacinthe de l'Institut de technologie agroalimentaire, le 7 janvier dernier, nous en avons eu la preuve. Nul besoin d'aller à l'étranger : des producteurs de chez nous, parmi la douzaine de conférenciers qui ont pris la parole, ont impressionné les quelque 530 participants par le progrès – économique, agronomique et environnemental – qu'ils ont concrétisé dans leurs entreprises respectives.

Matière grise plutôt que matières actives

M. Paul Caplette, de l'entreprise Céréales Bellevue, exploite 390 hectares de grandes cultures à Saint-Robert, la majorité en semis direct et occupée à plus de 90 % par des cultures de couverture. Il a intégré une impressionnante biodiversité dans une rotation de maïs-légumineuses-céréales : lin, pois, haricots, trèfle, etc. Ses nombreux efforts et ses multiples essais au cours des dernières années lui ont permis de réduire de 30 % l'usage de pesticides, de 50 % l'emploi d'engrais minéral azoté et de 50 % les carburants, pour une baisse globale de 32 % des émissions de gaz à effet de serre de l'entreprise. Tout cela a été fait, évidemment, sans sacrifier la rentabilité, bien au contraire! Les sols maintenant en santé lui ont donné, sans azote de plus que celui du « démarreur », au-delà de 94 % du rendement à 200 kg N/ha (entre 12 et 14 t/ha) pendant 4 ans de suite.

Fait rare, M. Caplette a aussi mené un essai de « drainage sans drain » qui s'est révélé très instructif et qui a confirmé ses soupçons : l'eau qui persistait dans la couche de surface et limitait les travaux et les rendements était non pas le résultat d'un problème de drainage souterrain, mais plutôt la conséquence de la compaction qui empêchait l'infiltration de cette eau. Le doublage des drains n'a guère donné de meilleurs résultats et s'est somme toute résumé à un « sous-solage de luxe ».

Des arbres pour une agriculture vraiment durable

M. Jacques Côté est propriétaire de la Ferme Bertco, à Baie-du-Febvre. Il s'intéresse depuis longtemps à l'agroforesterie : c'est un héritage familial, légué de génération en génération. Après avoir étudié les systèmes français, avec le soutien d'Agriculture et Agroalimentaire Canada, ce producteur laitier a installé en 2012 un « système agroforestier intercalaire », à savoir : 3 rangées espacées de 40 m de chênes (rouges, bicolores, à gros fruits), d'érables à sucre, de noyers noirs, de caryers ovales et de peupliers hybrides. La récolte de ces essences nobles augmentera et diversifiera les revenus de l'entreprise dans quelques années. Entre-temps, les bénéfices secondaires se font sentir : meilleure survie des luzernières, intégration du blé d'automne, réduction de la perte d'humidité et meilleure tolérance des cultures à la sécheresse, meilleurs rendements de soya dans les années sèches, vie microbienne plus intense et diversifiée et amélioration de la qualité de l'eau et de l'environnement en général. On constate le retour de plusieurs espèces d'oiseaux, dont deux au statut précaire : la grive des bois et le pioui de l'Est. Tout cela résulte d'une plantation qui n'occupe que 3 % de la superficie totale du champ (8 ha). On sait que, pour la lutte contre les changements climatiques, notamment au chapitre de la séquestration du carbone, il n'y a pas de technique plus efficace que l'agroforesterie. Pour ce producteur d'avant-garde (semis direct, agriculture de précision, couverts végétaux, six kilomètres de haies brise-vent), c'est une initiative qui s'avère très satisfaisante – un sentiment largement partagé par les participants!

C'est le sol qui fait l'animal ou l'animal qui fait le sol?

Pour un auditoire composé surtout de producteurs et de conseillers en grandes cultures, une présentation traitant de pâturage était plutôt inusitée, mais ce fut un coup de cœur pour plusieurs! M. Brian Maloney, qui exploite la Ferme Brylee, à Thurso, ne touche plus au sol depuis longtemps, et cela lui rapporte. Cet éleveur produit de la viande de bœuf de race Angus, ainsi que des agneaux Katahdin, nourris exclusivement à l'herbe. Il élève ses animaux sans grain, sans antibiotiques, ni hormones. Les pâturages sont extrêmement productifs; les animaux ne passent pas plus qu'une journée dans la même parcelle et sont souvent déplacés deux fois dans la même journée, ce qui procure une herbe toujours fraîche. Le secret d'une telle productivité réside dans la santé du sol, qui permet de maintenir la croissance même en période de sécheresse. Une parcelle sera occasionnellement « turbo-chargée » par un semis de crucifères, qui sera aussi broutée. Pour M. Maloney, santé du sol est synonyme de profit. C'est dire qu'élargir ses horizons peut être profitable…

Des grandes cultures bio sur un sol en santé, ce n'est plus un rêve…

À la Ferme Ancestrale 1793 inc., de Saint-Polycarpe, M. François Lalonde a fait le choix, il y a 12 ans, de cultiver 123 ha de soya, de blé et de maïs (dans cet ordre) de manière bio. Cette reconversion visait tant à accroître son indépendance par rapport aux fournisseurs d'intrants qu'à augmenter la rentabilité globale de son entreprise. Une fois ces objectifs atteints, il veut maintenant améliorer le contrôle des mauvaises herbes. Les moyens qu'il a choisis pour y arriver peuvent surprendre a priori : réduire le travail du sol et accroître la biodiversité dans les champs. En effet, les labours et les hersages peuvent faire remonter des semences à la surface et stimuler la germination par une exposition à la radiation solaire. Pour ce qui est de la biodiversité et, par la même occasion, de la couverture du sol, M. Lalonde arrive à ses fins par l'introduction dans la rotation de cultures de couverture, en particulier de « cultures relais » : semis de soya dans du seigle d'automne roulé, semis de blé d'automne dans la culture de soya en prérécolte, maïs sur un couvert vivant détruit à l'aide d'un « scalpeur ». Il n'hésite pas à semer deux cultures principales concurremment, qui seront aussi récoltées simultanément (« cultures mixtes ») : blé et pois, soya et caméline.

C'est à M. Lalonde aussi que j'emprunterai le mot de la fin : c'est en partageant l'information qu'on fera avancer notre agriculture.​


 Légende: Paul Caplette, Jacques Côté, Brian Maloney et François Lalonde

Texte intégral : journal Gestion et technologie agricoles (GTA), 5 mars 2020​

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Dernière mise à jour : 2020-03-06

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