Les impacts des insecticides sur les prédateurs naturels des ennemis des cultures

Louis Robert, agr., M. Sc.
MAPAQ Montérégie


Les conséquences néfastes sur les pollinisateurs (dont les abeilles) des insecticides utilisés en grandes cultures (surtout pour le maïs et le soya) font souvent la manchette. La controverse au sujet de ces conséquences a amené plusieurs autorités (Union européenne1, Ontario2, etc.) à légiférer sur l’usage de ces produits. Toutefois, on a accordé peu d’intérêt jusqu’à maintenant aux impacts que pourraient avoir ces traitements sur les insectes, les arthropodes (mites, acariens, etc.) et les autres prédateurs naturels des insectes qu’ils visent.

En principe, les néonicotinoïdes (ou « néonics ») et les pyréthroïdes (l’autre groupe d’insecticides communément utilisés) n’agissent pas de façon spécifique. Leurs matières actives (l’imidaclopride, la clothianidine, le thiaméthoxame ou les pyréthroïdes) affectent à des degrés divers beaucoup d’autres organismes apparentés aux ennemis des cultures, que ce soit par exposition directe ou par une altération de l’équilibre entre les populations de prédateurs et de proies3.

Cependant, contrairement aux pyréthroïdes qui les ont précédés sur le marché, les néonicotinoïdes sont appliqués presque exclusivement par le fournisseur de semences, sous la forme d’un traitement de ces semences. On a d’abord pensé que l’application localisée du pesticide limiterait les dégâts par rapport, par exemple, à la pulvérisation d’un insecticide sur le feuillage. On sait maintenant que, bien que 90 % de la matière active demeure dans le sol jusqu’à plusieurs années après le traitement ou le semis, on en retrouve dans tout l’écosystème, et en concentrations suffisantes pour nuire aux populations d’organismes non visées4,5.

De nombreux travaux concernant les effets de ces produits sur les prédateurs naturels des cultures agricoles ont été menés dans les instituts de recherche publics et universitaires et publiés dans les périodiques scientifiques. À titre d’exemple, une publication du 7 décembre 2016 fait état d’une méta-analyse des effets des traitements insecticides sur les populations d’insectes connus comme ayant un certain contrôle sur les ravageurs du maïs et du soya6. Rappelons qu’une méta-analyse est une méthode utilisée pour synthétiser et comparer des résultats provenant d’un grand nombre d’études d’origines diverses. Celle de 2016 a mis l’accent sur les principaux types d’insecticides utilisés en grandes cultures : les néonicotinoïdes sur la semence ou les pyréthroïdes sur la semence ou le feuillage. On a comparé les traitements entre eux (néonicotinoïdes contre pyréthroïdes) ou à des témoins non traités aux insecticides. Les auteurs s’attendaient à un impact des néonicotinoïdes plus faible que celui des pyréthroïdes sur les prédateurs naturels.

Toutefois, les résultats de cette méta-analyse de 28 études européennes et nord-américaines démontrent que les néonicotinoïdes ont eu un effet négatif semblable à celui des pyréthroïdes dans le maïs et le soya. Ainsi, l’analyse de près de 1000 observations indique que ces insecticides ont réduit les populations d’insectes bénéfiques non ciblées de 16 % en moyenne. Les néonicotinoïdes appliqués sur la semence présentent donc, pour ces insectes, un risque semblable à celui des pyréthroïdes pulvérisés sur le feuillage.

Les méta-analyses font souvent ressortir une grande variabilité entre les résultats des études. Cela n’a pas été le cas cette fois-ci. L’amplitude de l’effet négatif constaté (de 15 à 20 % moins d’insectes bénéfiques avec les traitements insecticides) était relativement constante d’une étude à l’autre, pour des traitements comparables, sans égard à la matière active ni même à la culture (maïs ou soya). On a aussi pu déterminer que l’effet se produit davantage par une exposition directe que par une altération de l’équilibre des populations de prédateurs et de proies, bien que ce type d’effet se produise parfois, et à des niveaux intenses. Comme prévu, ce sont les insectes non ciblés vivant dans le sol qui ont subi les baisses de population les plus marquées, plutôt que ceux accomplissant une bonne partie de leur cycle vital sur les parties aériennes des plantes.

Les traitements des semences appliqués de façon systématique sont peu compatibles avec la gestion intégrée des ennemis des cultures. Ils sont trop souvent employés sans que l’on ait vérifié la présence ou non du ou des ravageurs visés. Considérant la démonstration scientifique découlant des travaux réalisés sous nos conditions de culture et des conditions climatiques, ainsi que la faible fréquence des dommages réels causés par ces ravageurs7, on est certainement en droit de remettre en question la pertinence d’une application de ces produits à une aussi grande échelle.

Références :

1European Commission. Commission implementing regulation (EU) no 485/2013. Official Journal of the European Union. 2013; L 139 : 12-26.

2Gouvernement de l’Ontario. Ontario regulation 139/15 made under the pesticides act. Ontario Ministry of Government Services; 2015.

3Chagnon, M., Kreutzweiser, D., Mitchell, E.A., Morrissey, C.A., Noome, D.A., et Van der Sluijs, J.P. Risks of large-scale use of systemic insecticides to ecosystem functioning and services. Environmental Science and Pollution Research. 2009; 22 : 119-134.

4Goulson, D. An overview of the environmental risks posed by neonicotinoid insecticides. Journal of Applied Ecology. 2013; 50 : 977-987.

5Morissey, C.A., Mineau, P., Devries, J.H., Sanchez-Bayo, F., Liess, M., Cavallaro, M.C., et Liber, K. Neonicotinoid contamination of global surface waters and associated risk to aquatic invertebrates: A review. Environmental International. 2015; 74 : 291-303.

6Douglas, M.R., et Tooker, J.F. Meta-analysis reveals that seed-applied neonicotinoids and pyrethroids have similar negative effects on abundance of arthropod natural enemies. PeerJ. 2016; 4(e2776). DOI : 10.7717/peerj.2776.

7Labrie, G. Les traitements de semence insecticides sont-ils compatibles avec la lutte intégrée? Symposium du congrès conjoint de la Société d’entomologie du Québec et de la Société de protection des plantes du Québec, Nicolet, 2-4 novembre 2016.

 

Texte intégral : journal Gestion et technologie agricoles (GTA), 7 juin 2018

 
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Dernière mise à jour : 2018-07-11

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