​Prêcher dans le désert... de la monoculture

Par Louis Robert, agronome, de la Direction régionale de la Montérégie-Est du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation

Nombreux sont les producteurs dont le plan de culture est fortement influencé par la valeur des récoltes sur le marché. Les maïs et le soya ont respectivement atteint 300 $/t et 600 $/t, au cours de l'hiver : il y a fort à parier que plusieurs voudront augmenter leur superficie de ces cultures à l'été 2021. Malheureusement, cela se ferait ainsi au détriment des cultures secondaires que sont, pour la Montérégie du moins, les blés, les pois, les haricots, etc. D'autant plus que les chances d'obtenir un rendement satisfaisant de maïs et de soya sont en général meilleures : plus maîtrisées sur le plan technique, leur long cycle de croissance les rend moins vulnérables aux épisodes de climat extrême. Rotation des cultures, biodiversité, santé du sol… coup dur pour ces principes importants! 

Dans ce contexte, convaincre les producteurs des bienfaits d'une rotation diversifiée pour la lutte intégrée aux ennemis des cultures équivaut ni plus ni moins à prêcher dans le désert. Malgré tout, il importe de rappeler comment des faits établis prouvent les avantages de la culture en rotation diversifiée.

Toutes les études sur le sujet, de même que les résultats des quelques producteurs qui mettent en pratique, bon an mal an, une rotation des cultures diversifiée, et ce, peu importe la valeur au marché du moment, le démontrent : les effets bénéfiques à long terme d'une rotation d'au moins trois cultures principales et de deux cultures de couverture changent la donne en termes de rentabilité. Par exemple, la rotation de trois ans de maïs (avec du seigle d'automne en intercalaire), de soya (avec du blé d'automne semé en prérécolte du soya) et de blé d'automne (avec du trèfle ladino ou incarnat semé au printemps) en comparaison avec la succession traditionnelle de maïs-maïs-soya, permet :

  • D'augmenter et de stabiliser les rendements;
  • De réduire les coûts de fertilisation;
  • D'améliorer la santé du sol à long terme, surtout si la culture est réalisée en semis direct.

De plus, ces récoltes peuvent être vendues dans des marchés de niche, avec des primes, notamment pour le blé d'automne panifiable, l'orge de malterie, le pois de conserverie, etc.

Culture en rotation diversifiée : moins d'ennemis des cultures

À la suite des plus récents travaux de recherche, il faut ajouter un avantage de plus à la rotation des cultures, soit celui de la réduction, souvent spectaculaire, de la présence d'ennemis des cultures. Depuis les dernières années, ceux-ci donnent de plus en plus de fil à retordre dans la monoculture maïs-soya. La rotation diversifiée des cultures est donc un moyen efficace de réduire la présence de ces ravageurs de semis et d'avoir moins de fusarioses et de moisissures blanches. C'est sans compter que cette méthode de culture réduit considérablement la présence de mauvaises herbes résistantes au glyphosate. Un chercheur de l'Iowa et conférencier lors d'un récent webinaire du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ) sur les grandes cultures, M. Bob Hartzler, a d'ailleurs présenté des résultats de recherche qui démontrent une réduction de l'ordre de 85 % de la présence de l'amarante tuberculée lorsque le blé d'automne était intégré dans la rotation avec le maïs et le soya. Semer du soya dans un couvert de seigle d'automne donne un résultat similaire. ​

La lutte intégrée préventive : une approche gagnante

Ce n'est qu'un exemple de lutte intégrée préventive, une approche de plus en plus mise de l'avant par la recherche agronomique pour contrer les ennemis des cultures avant qu'ils ne s'établissent dans nos cultures. Selon cette approche, il est beaucoup moins coûteux, et surtout plus efficace, d'apporter des ajustements à nos systèmes culturaux par la diversification de la rotation des cultures, par les cultures de couverture et par le semis direct, plutôt que par une intervention pour réprimer un insecte, une maladie ou une mauvaise herbe déjà présente.

Notre volonté de réduire l'utilisation des pesticides semble se heurter à la tendance observée depuis une dizaine d'années dans la lutte aux insectes, aux maladies et aux mauvaises herbes dans les grandes cultures. En effet, les pesticides étaient de plus en plus utilisés pour prévenir, plutôt que pour traiter : précéder les infections de fusariose de l'épi du blé par des fongicides appliqués à la floraison; empêcher les attaques de vers fil-de-fer par des semences enrobées d'insecticide; réprimer une éventuelle infestation de mauvaises herbes en ajoutant un herbicide résiduel au traitement à base de glyphosate en postlevée du maïs et du soya.

Ce sont tous des exemples de l'approche préventive, aussi nommée « prophylactique », de l'utilisation des pesticides, et ce, au détriment de traitements curatifs. Ce faisant, les pesticides sont souvent utilisés sans qu'ils soient nécessaires, d'où la contradiction avec les objectifs propres à l'agriculture durable. Par surcroît, les traitements de pesticides se heurtent de plus en plus fréquemment à des cas de résistances. De 2011 à 2019, au Québec, la résistance à l'un ou l'autre des 9 groupes d'herbicides a été démontrée pour plus de 14 espèces de mauvaises herbes, et ce, dans toutes les régions du Québec. Des populations d'amarante tuberculée identifiées en Montérégie cumulent des résistances à 3 groupes d'herbicides, dont le glyphosate. Ces observations, aussi visibles dans d'autres organismes dommageables détectés dans nos cultures, tels la chrysomèle des racines du maïs ou le ver-gris occidental du haricot, doivent être interprétées comme des manifestations d'un déséquilibre dans nos systèmes culturaux, une situation souvent associée à la monoculture du maïs-soya. À défaut de changer les pratiques culturales par celles qui seraient les plus bénéfiques, il faut s'attendre à une multiplication de ces infestations et de ces infections.

Autrement dit, il faudrait dès maintenant adopter une approche préventive qui, au lieu de recourir à l'utilisation systématique de pesticides, met à profit les méthodes éprouvées de lutte intégrée : le dépistage (et autre accompagnement professionnel agronomique), la biodiversité (rotation des cultures et cultures de couverture) et la santé du sol (semis direct). Le recours aux biopesticides et aux pesticides de synthèse doit se faire uniquement en dernier recours, une fois le problème bien identifié. Pour atteindre cet objectif, nous devons commencer par exploiter l'abondance de recherches sur le sujet et transmettre l'information aux producteurs, avant d'en réclamer de nouvelles. ​



Intégrer le seigle d'automne comme culture de couverture peut aider à réprimer efficacement l'amarante tuberculée dans le soya. À gauche, sans seigle; à droite, avec seigle comme culture précédente.

Crédit photo : Prashant Jha, Ph. D., Iowa State University.​

Référence

Laboratoire d'expertise et de diagnostic en phytoprotection. « Portrait de la résistance des mauvaises herbes aux herbicides au Québec (2011-2019) », Malherbologie, bulletin d'information no 7, 14 octobre 2020. ​

 
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Dernière mise à jour : 2021-03-12

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